Last updated: August 31, 2010 5:17 pm
BLDGBLOG et CCA
MONTRÉAL (PUC) — Comment confiner des déchets nucléaires un million d’années, loin des aléas géologiques et de la curiosité de nos descendants ? Que font les tramways de Los Angeles sur le Nil ? Et si Paris était vidé de ses habitants, ses rez-de-chaussés murés par une paroi de béton uniforme ? Einstein le verrait-il depuis sa tombe asymétrique dérivant dans l’espace au gré des puits de gravité ?
L’enthousiasme de Geoff Manaugh est communicatif. Architecte de formation, professeur à l’université de Columbia, Manaugh est avant tout la plume derrière le fantastique BLDGBLOG, formidable rubrique-à-brac de l’architecture. L’éclectisme du blog est directement issu des intérêts multiples de son auteur : arts, technologie, musique ou jeux vidéo... Dans une sorte de jeu, d’exercice pour rester éveillé, Manaugh essaie toujours de chercher un lien avec son métier, d’y ramener les choses qu’il y rencontre. Et si chaque être humain peut être relié à n’importe quel autre via cinq de ses semblables, il en va de même pour les idées et au final tout converge vers l’architecture.
On lui demande s’il a le sentiment que l’architecture existe en dehors du quotidien des gens, et qu’ils n’y prennent pas beaucoup part. Manaugh répond prestement « the more, the merrier », que tout le monde est invité, que les non-experts ont des opinions intéressantes et des perspectives intelligentes qui ouvrent la conversation. Que les opinions soient mitigées ou franchement mauvaises, « it’s a risk worth taking ».
Une opinion qui tranche avec la norme, où les experts protègent jalousement leurs prérogatives de toute ingérence. Le parallèle avec le journalisme traditionnel, bousculé par Internet, est vite fait. Manaugh, qui écrit à la fois pour Wired UK et pour son blog, n’a pas de solution ex-machina. Mais quelques commentaires: oui, les architectes pourraient penser plus aux populations pour qui ils construisent. L’éthique n’est pas assez enseignée à l’école et les étudiants qui en sortent font du « form building » iconique pour la photo, plutôt que des édifices responsables pour la société ou la ville. Par le passé on encodait des idées politiques dans des bâtiments : l’agencement des bureaux, l’espace au sol, l’allure de l’édifice imposaient « someone’s idea of how it should be lived ». On en n’est plus là maintenant, et les donneurs d’ordre considèrent à présent les aspects esthétiques et sociaux en plus de la politique.
Sauf bien sûr le gouvernement américain. Pas de panique ! On ne parle que de leur « disappointing attitude » vis-à-vis de l’esthétique, comme en témoigne leur pavillon pour l’Exposition Universelle de 2010, plus proche d’un concessionnaire Toyota que du chef-d’oeuvre de Van Der Rohe. Manaugh avance que l’administration américaine a la conviction très forte que son rôle est de fournir des infrastructures efficientes, pragmatiques, qui n’ont pas besoin d’être excellentes mais juste de fonctionner (« a bit like food ! »). Il faut paver des routes, les frivolités seraient du gâchis d’argent public. Si des privés veulent montrer le savoir-faire américain, tant mieux. Le gouvernement, lui, a dépriorisé les événements comme les Expositions Universelles et considère que ses exports sont ses meilleurs ambassadeurs, à l’instar d’Apple. Cette mentalité tout à fait légitime, concrétisée par les Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996, est à rebours de ce que fait par exemple la Chine, avec une Olympiade 2008 en forme de démonstration nationale. Autre pays, autres moeurs. Manaugh partage malicieusement une anecdote : la dernière « grande » exposition universelle américaine serait celle de 1939 et les États-Unis sont revenus dans la course quand Georges Bush, pris au dépourvu par un journaliste, répondit par réflexe que oui, les États-Unis participeraient à l’Expo de 2002. Le pavillon fut conçu et monté en six mois...
Manaugh poursuit sur la prépondérance de l’efficacité aux yeux des Américains : ainsi les banlieues ne sont pas très belles, mais les maisons y sont spacieuses, abordables et climatisées. Un héritage lointain de la Révolution industrielle, qui a transformé les artisans en manufacturiers, perdant au passage une certaine qualité humaine. Mais aujourd’hui la technologie pourrait nous aider à retrouver cette convivialité. Manaugh parle des murs de béton lisses auxquels on fixerait une machine de prototypage rapide pour y créer des ornements à mesure de sa progression. La conversation digresse sur comment l’aspect d’une ville dépend des carrières aux alentours, des maquettes de bâtiments soviétiques ou de vieux jeux de stratégie promouvant l’exploitation pétrolière (« Oil Power », sic). Six degrés de séparation. Ces derniers sujets proviennent des archives du CCA, où Manaugh a établi sa résidence d’été. Il y étudie l’écart entre les constantes de temps des archives du CCA (des années), d’un livre (par exemple le sien, précisément 2 ans et 3 mois d’efforts), d’un article de magazine (6 mois pour une colonne chez Wired) et le blog (au quotidien). « Where do they fit into one another? »
Aucune idée M. Manaugh. Mais merci de partager l’expérience.
-30-


